Comment j’ai compris que l’objectif m’avait menti
Je me souviens d’un mardi. Mardi 14 mars 2023, 9H12. Je rentre dans un open space à la Défense. Il fait beau mais les stores sont baissés. On pourrait être à minuit. Un homme m’attend, assis droit, cravate bleue, les mains posées à plat sur la table. Son entreprise a payé six séances de coaching. Objectif : « gestion du temps et priorités stratégiques ».
Je m’assois. Je le regarde. Il sourit mais son sourire ne dépasse pas la bouche. Les yeux ne suivent pas.
— Alors, je dis. Qu’est-ce qui vous amène ?
Il ouvre un cahier. Un cahier à spirales, propre, des pages sans ratures. Il a préparé ses objectifs. Il les a numérotés. Il y a des puces. Des sous-puces. Des échéances. Tout est carré.
— Voilà, il dit. C’est ça que je veux travailler.
Je regarde le cahier. Je regarde ses mains. Ses mains sont serrées sur la spirale. Les phalanges blanches.
Un coach centré sur l’objectif de son client aurait pris le cahier. Aurait lu les objectifs. Aurait dit : « Très bien, structurons ça. » Moi, je reste silencieux. Quelques secondes. Il commence à se demander si j’ai bien compris la demande.
Puis je pose une question.
— Quand vous avez écrit cette page, vous étiez où ?
Il baisse les yeux. Silence.
— Chez moi. La nuit. Vers deux heures du matin.
Sa voix a changé. Le mur vient de se fissurer. Pas beaucoup. Assez…
Deux semaines plus tôt, j’étais à Rouen. Autre entreprise, autre coaché. Une femme, la quarantaine, cheveux courts, pull noir. Elle arrive avec une feuille A4 pliée en quatre. Des objectifs SMART, qu’elle appelle « smart » avec un accent qui fait sourire — on sent le francophone qui a adopté le jargon du business.
— Mon objectif c’est de devenir plus assertive dans les réunions de direction.
Je l’écoute. Je reformule son propos en l’impliquant.
— Vous dites que vous voulez être plus assertive dans les réunions.
Elle hoche la tête. Puis s’arrête.
— Enfin, c’est ce qu’ils veulent que je travaille.
« Ils ». Le pronom tombe comme une pièce sur un carrelage.
Je laisse le silence faire son travail. Je ne comble pas. Je sais — la médiation humaniste me l’a appris — que le silence n’est pas un trou. C’est un espace. Et dans cet espace, quelque chose se met en mouvement.
— En réalité, elle dit, je crois que je voudrais juste qu’on m’écoute une fois sans que quelqu’un me coupe.
Voilà ce que fait le modèle orienté objectif. Il demande à la personne d’arriver avec sa réponse avant même d’avoir posé sa question. Il fait du coaché un projet. Un projet avec un cahier à spirales et des échéances. Et le coach, dans ce modèle-là, il est le chef de chantier. Il distribue les outils, il valide le planning, il mesure les écarts. Rassurant pour les RH. Confortable pour tout le monde.
Sauf que ça ne tient pas.
Ça ne tient pas parce que l’objectif affiché n’est presque jamais l’objectif réel. Le cahier bien rangé de l’homme à la Défense, ce n’était pas son besoin. Son besoin, c’était de comprendre pourquoi il ne dormait plus. Pourquoi il préparait ses journées à deux heures du matin. Pourquoi ses mains blanchissaient sur une spirale métallique.
La femme au pull noir, elle ne voulait pas être assertive. Elle voulait exister. Exister dans un espace où sa voix compterait autrement que comme un item dans un compte-rendu.
Carl Rogers l’avait dit. En 1940, je crois. Peut-être 1942. Je ne suis pas historien, je suis praticien. Mais l’idée, la voilà : la personne porte en elle les ressources de sa propre transformation. Le rôle de l’accompagnant n’est pas d’apporter. C’est de créer l’espace.
La médiation humaniste m’a enseigné la même chose, par un autre chemin. En médiation, on sait que la position exprimée — « je veux ceci » — n’est jamais le besoin réel. Il faut descendre plus bas. Aller chercher derrière les mots. Accueillir le conflit interne, pas le résoudre à la place de l’autre. Tenir. Respirer. Faire confiance au processus.
C’est ça que j’apporte en coaching. Pas des outils. Pas des grilles. Pas un cahier de route. Une présence.
Et curieusement — ou pas — quand on laisse la personne trouver son propre chemin, les objectifs viennent. Pas les objectifs qu’on lui avait assignés. Les siens. Ceux-là tiennent.
